Le sport pour tous ou le modèle des piscines Caneton

Dernière mise à jour : avr. 20


Susceptible d’accueillir une population de tous âges et de toutes les classes sociales, la piscine est incontestablement l’équipement sportif le plus sollicité par les évolutions de la demande sociale en terme d’activité physique et sportive (APS). Ainsi, aux fonctions traditionnelles et incontournables du sport de compétition, s’ajoutent désormais celles des pratiques de loisirs, des activités de bien-être et du développement du sport d’entretien.


Par ailleurs, les collectivités territoriales ont été historiquement à l’origine du développement des politiques sportives en France en répondant essentiellement aux besoins scolaires en équipements sportifs, notamment des gymnases, afin d’accompagner l’émergence de l’éducation physique comme composante à part entière de l’enseignement obligatoire, notamment sous la IIIe République [1]. Mais avec la défaite contre l’armée prussienne en 1870-1871, les considérations patriotiques et militaires prennent le pas sur les valeurs de loisirs, de bien-être ou d'entretien. Les responsables politiques de l'époque voient alors dans la gymnastique, le modèle idéal pour former une jeunesse censée, un jour, laver l’affront de ce conflit et surtout l'annexion de l’Alsace-Lorraine à la Prusse...


Au travers de l'inscription de la gymnastique dans les programmes scolaires (Poyer, 2007), se pose la question de l’introduction de l’enseignement de la natation à l’école toujours dans la continuité des ambitions hygiéniques et patriotiques qui caractérisent également les premiers choix de l’école de Jules Ferry [2]. L’éducation physique a donc été obligatoire à l’école (1869) avant même que l’école ne soit rendue obligatoire (1882)...

Par ailleurs, si le développement de la gymnastique publique s’est traduit par une croissance d’installations sportives prévues à cet effet, la construction des piscines est plus tardive et la France accuse un retard considérable dans ce domaine par rapport à ses voisins : D’après Le Figaro du 10 octobre 1922, la Fédération Française de Natation et de Sauvetage (FFNS) recense 22 piscines, quand l’Allemagne en possède 1362 et l’Angleterre 806...


En rupture avec les méthodes d’enrégimentement qui prévalaient, le gouvernement du Front Populaire [3] (1936 - 1938) amorce une démocratisation des loisirs et du sport, notamment au travers d’une série de réformes sociales, à l'image de la semaine de 40 heures et à la loi sur les congés payés. Aussi, dans le but de diffuser et de mettre en œuvre cette conception du sport pour tous, un sous-secrétariat d’État à l’organisation des Loisirs et Sports est mis en place dès 1936. Confié à Léo Lagrange, les objectifs de ce nouveau ministère constituent également une réponse à la montée du fascisme en Europe et, entre autres, à l'embrigadement de la jeunesse qui en résulte...


Lire le discours de Léo LAGRANGE à la jeunesse du 10 juin 1936


« Nous ne voulons pas que notre action ait pour seul objet de mettre dans les mains de nos jeunes un fusil. C’est en messager de la vie et non pas de la mort que nous voulons nous présenter. D’ailleurs, je suis sûr qu’en agissant ainsi nous servirons à la fois les intérêts permanents et solidaires de la civilisation de notre pays. Nous tenterons de donner à la jeunesse de France les terrains de sport et de jeux, simples et accessibles, dont elle a besoin, en créant l’équipement sportif d’une nation libre. ».


Cette massification des loisirs sportifs, et en particulier de la natation, s’intensifie après-guerre, grâce à la mise en place d’une véritable politique d’Etat en faveur du développement de la pratique sportive, impulsée par Maurice Herzog et qui vise à combler le déficit en matière d’équipements de proximité à destination de la jeunesse. Mais un changement de paradigme s'opère puisqu'il s’agit également de ne pas redoubler des préjudices de santé causés à la jeunesse par les quatre années de privations de l’Occupation [4]. De plus, la situation du pays en matière de sport ne prête néanmoins guère à l’optimisme et la priorité n’est d’ailleurs pas à la restauration de ce secteur, qui passe dans l’échelle des considérations bien après le domaine industriel, celui du logement ou des transports. Peu d’équipements sont donc construits. A défaut d'infrastructures disponibles, la mise en place d’un Comité national du « plein air » [5] (pour la promotion des activités de pleine nature) et le développement des institutions de plein air (colonies de vacances, camps de vacances...) contribuent tout de même à populariser les activités physiques, dont bénéficient les mouvements de jeunesse et d’éducation populaire, comme le scoutisme. L’instauration de la Ve République et l’arrivée du Général de Gaulle à la fonction présidentielle en 1958 vont subitement accélérer le développement du sport sur le territoire. Les infrastructures sportives donnent lieu à un constat alarmant, compte tenu des recensements effectués sur l’ensemble du territoire. Ainsi en 1958, la moitié des départements français (58 sur 94) ne possèdent pas de piscine couverte, 13 n’ont pas de salle de sport et enfin 11 n’ont pas de stade (Falcoz et Chifflet, 1998). Ces conditions matérielles difficiles prohibent donc toute activité sportive massive.


C'est pourquoi, entre 1961 et 1976, trois lois-programmes relatives aux équipements sportifs et socioéducatifs vont être votées et appliquées. A travers ces trois lois, ce sont six plans qui vont se succéder et rafraîchir le paysage sportif français en terme d’infrastructures [6]. Cette série de mesures incitatives permettent de créer, entre autres, un maillage de piscines publiques praticables en toutes saisons sur l’ensemble du territoire national pour que soit enfin mis en application l’apprentissage de la natation à l’école, théoriquement obligatoire depuis 1879 [7]. Une commission spéciale est ainsi créée le 25 mai 1963, dont la mission est d’agréer, sur le plan technique, des projets-types d’équipements susceptibles d’être réalisés dans toute la France. L’objectif principal de cette dernière était de pouvoir proposer aux collectivités un panel de modèles de piscines variées et conformes aux caractéristiques définies par l’Etat, livrables clefs en mains et ayant des prix fixes. Cette procédure de normalisation devait de cette façon, assurer la qualité des équipements construits en France ainsi qu’une plus grande rapidité de réalisation. Par ailleurs, la création d’un réseau d’équipements natatoires apparaît d’autant plus nécessaire depuis la décentralisation de l’enseignement du second degré en 1964 et la création de collèges d’enseignement secondaires (CES). Mais il faut attendre 1966 pour que les premiers projets-types soient validés par la commission d’agrément, qui est alors placée sous la responsabilité du nouveau ministère de la Jeunesse et des Sports, créé la même année. Le concours d'idées lancé alors concernait une piscine destinée à des agglomérations relativement restreintes, à des coûts réduits de construction, d'entretien et d'exploitation. Cinq projets types (Caneton, Iris, Plein Ciel, Plein Soleil et Tournesol) ont été retenus en définitive pour réaliser un programme pluriannuel, à savoir l'opération des « 1000 piscines ».


Ainsi, un nombre conséquent d’installations standardisées et normalisées, rattachées la plupart du temps aux établissements scolaires, se construit sur la période qualifiée de «régalienne» (1958-1975) et caractérisée par l’intervention massive de l’État dans la construction d’installations sportives. De plus, les mauvaises performances des nageurs français aux jeux Olympiques de Mexico et la noyade de 150 personnes, dont une majorité d’enfants, suite au naufrage d’un bateau de plaisance sur le lac Léman à l’été 1968, poussent l’Etat à renforcer l’implantation de piscines publiques, en particulier dans les petites et moyennes communes, ou les quartiers populaires, dont les budgets sont très modestes.

Dès lors, les jeunes générations issues du pic de natalité d’après guerre, le « baby-boom », vont très vite être initiées aux pratiques sportives car ces dernières sont rendues obligatoires dans le système scolaire et même prolongées en dehors de ce cadre éducatif, notamment par les Associations Sportives. Et si le sport se démocratise autant, il le doit en partie à l’évolution du nombre de pratiquantes. Cette ouverture des fédérations sportives aux femmes ne s’est donc faite qu’assez tardivement, au même titre que d’autres droits et libertés civiles. Outre une adhésion de plus en plus forte à la pratique sportive, l'engouement populaire se ressent également dans les médias qui suscitent l’intérêt des masses qui vont alors pouvoir partager de manière commune les événements sportifs et consacrer ainsi leurs premiers « champions » médiatiques, hissés au rang de légende.


Dans ce contexte et celui du cadre de la troisième loi de programmes de 1971, le ministère de la Jeunesse et des Sports prévoit la réalisation prioritaire d’un millier de piscines – dont 850 industrialisées et 150 destinées à la compétition – en quatre ans (1972-1976); l’Etat assurant la maîtrise d’ouvrage et livrant la piscine clés en main, la commune apportant le terrain, exécutant les travaux d’aménagement des abords et participant à la construction par le paiement d’un fonds de concours. Ainsi, de 1973 à 1981, 196 piscines de type « Caneton » - de l'architecte M. Charvier - modèle standard préalablement sélectionné et permettant la construction en série de bassins de 25 m avec 80% de composants préfabriqués en usine, ont été construites en quelques mois seulement sur l’ensemble du territoire. En parallèle, 95 bassins d’apprentissage mobiles (BAM) – petites piscines démontables – en circulant dans 180 communes, permirent d’initier à la natation environ 90 000 enfants.


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