Éco-Quartiers : argument de vente ou ville durable ?

Mis à jour : avr. 11


Depuis bientôt deux décennies, les références à la « ville durable » se sont multipliées au sein des villes européennes et ont contribué à diffuser de nombreux principes – densité, qualité architecturale, sobriété énergétique, participation, gouvernance, etc. – dans les politiques urbaines. Rares sont les villes qui font désormais l’économie d’un investissement (au moins rhétorique) dans des démarches de durabilité. [Mais] une profonde hétérogénéité des pratiques persiste dans les programmes d’action, les contenus des politiques urbaines et surtout les formes de gouvernance se revendiquant de la ville durable [1]. En effet, la multiplication des projets de développement urbain basés sur le « développement durable » (élément de définition), qui se réclament majoritairement de l’appellation éco-quartier ou quartier durable dans la communication des professionnels de l’aménagement urbain, montre que les limites sont encore floues entre opérations marketings ou projets véritablement porteurs de valeurs qui répondent aux défis de la transition urbaine [2]. Au travers des grandes orientations économiques, sociales et environnementales qu'une ville peut prendre à des degrés divers, ces appellations, dépourvues d’une définition stricte, permettent à chacun d’en ajuster le sens selon ses aspirations.


Par ailleurs, si nous sommes en mesure de produire le « bien construire », en revanche le « bien vivre » et le « vivre équitable » peinent à se concrétiser sur la durée et à se diffuser (Benoît Boutaud, 2009). En effet, dès sa construction, nous serions en mesure de dire d'un quartier s'il réunit les conditions nécessaires à un cadre de vie de qualité or cette effet d'annonce est contraire à la notion même de durabilité car cette dernière nécessite de pouvoir disposer d'un recul suffisant. Aussi, au moment de l'inauguration personne n’est en mesure d’affirmer que tous ces paramètres, baignés dans un contexte urbain-régional-mondial plus grand, sujet aux fluctuations politiques, formeront dans le temps le morceau de ville idéal, dynamique, mixte et paisible initialement imaginé. Qu'est-ce-qui nous garantie que ces quartiers, nouveaux ou réhabilités, ne se révèleront pas être des échecs partiels ou complets bien qu'ils aient été appelés « durables » ?


[Cette confusion] n'est pas sans poser de questions sur le devenir des stratégies de développement urbain durable. Ces projets sont-ils susceptibles à eux-seuls de permettre une adaptation des villes aux nouvelles logiques économiques et écologiques ? Quels acteurs participent à l’élaboration de ces projets et en quoi sont-ils révélateurs d’une transformation des formes de gouvernance urbaine ? Quelles places les habitants occupent-ils dans la conception de ces quartiers et à qui, ces derniers, sont-ils prioritairement destinés? (Béal, Charvolin, Morel Journel, 2011).


Mais surtout, une confusion est apparue entre d’une part l’instrument de la ville durable, son expression matérielle, l’éco-quartier, et d’autre part son objectif, l’épanouissement dans la durée de la ville et de son constituant, le quartier (Benoît Boutaud, 2009). Il existe donc un risque réel et non négligeable de voir se construire « une ville dans la ville ». L’éco-quartier fonde un entre-soi qui procède parfois d’une logique insulaire [dans laquelle] la composante environnementale se réduit à une forme circonscrite de modernisation [technique] qui, centrée sur elle-même, est inattentive aux transformations écologiques plus profondes qui seraient nécessaires [3]. En outre, le volet social constitue le parent pauvre de ces projets urbains qui peuvent s'expliquer par deux raisons majeurs : Premièrement, depuis le début des années 1990 les aides publiques sont très majoritairement orientées vers la question énergétique et climatique. Les innovations sociales, elles, n’ouvrent droit à [presque] aucune subvention (Emelianoff cité par Lemonier, 2008), et deuxièmement, ce type de projet urbain fonctionne sur la base de partenariats avec le privé [ce qui implique] des garanties suffisantes de rentabilité (Pinson, 2004). Dans un contexte politico-administratif où le privé est placé en position de force, garantir à la fois une bonne rentabilité pour les investisseurs et le bien commun apparaît comme une ambition difficile à réaliser.


En insistant sur la nécessité de rendre les centres-villes denses et attractifs, de développer un niveau élevé d’aménités urbaines et environnementales et de renforcer la qualité de vie, ces nouvelles politiques urbaines ont accompagné la montée en puissance du discours sur la ville durable. À l’inverse, elles font également courir le risque d’une instrumentalisation de ce discours à des fins uniques de compétitivité urbaine (Béal, 2009).


Finalement, il reste délicat d’estimer la contribution d’un éco-quartier à la ville durable. Un projet séduisant à une échelle micrologique (le quartier) peut s’avérer problématique à l’échelle macrologique (l’agglomération). Ainsi, les éco-quartiers sont aussi producteurs d’externalités environnementales négatives (augmentation du trafic et du stationnement) et contribuent à une augmentation de la pression foncière et immobilière. Par ailleurs, ils sont suspectés de participer à la gentrification [puisqu'à] l’opposé d’une certaine doxa voulant que les éco-quartiers constituent le sésame d’une lutte contre l’étalement, il faut rappeler l’impact marginal et à très court terme qu’ils ont en la matière. En effet, les éco-quartiers, lorsqu’ils ne sont pas purement et simplement construits en zone agricole, prennent généralement place sur les tout derniers espaces intra-urbains non encore - ou peu - bâtis (Yves Bonard and Laurent Matthey, 2010).




Sources :


[1] Béal Vincent, Florian Charvolin, et Christelle Morel Journel. « La ville durable au risque des écoquartiers. Réflexions autour du projet New Islington à Manchester », Espaces et sociétés, vol. 147, no. 4, 2011, pp. 77-97.


[2] Benoît Boutaud, « Quartier durable ou éco-quartier ? », Cybergeo : European Journal of Geography [En ligne], Débats, Quartier durable ou éco-quartier ?, mis en ligne le 24 septembre 2009.


[3] Yves Bonard et Laurent Matthey, « Les éco-quartiers : laboratoires de la ville durable », Cybergeo : European Journal of Geography [En ligne], Current issues, Quartier durable ou éco-quartier ?, mis en ligne le 9 juillet 2010.



9 vues0 commentaire