Sauvegarder la vocation scientifique de l'Observatoire.

Afin de comprendre l'importance que revêt ce site exceptionnel dans l'histoire de la météorologie et de la climatologie, il faut remonter à cette note "25 mai 1658, midi, 4 rue des Poitevins à Paris : 16°C". Cette première mesure est l'oeuvre de l’astronome Ismaël Boulliau qui fut le premier en France à recevoir un thermomètre [1] - inventé à Florence entre 1650 et 1655 environ - et à noter quotidiennement ses observations météorologiques. Ainsi, le développement d’une météorologie scientifique a pour préalable celui d’une instrumentation adaptée [2] qui a peu à peu permis de définir les grandeurs physiques fondamentales de l'atmosphère et de découvrir les lois qui les régissent. Mais il faut attendre la seconde moitié du XVIIIe siècle pour que l’observation du « temps qu’il fait » connaisse un développement sans précédent, notamment au sein des élites sociales et intellectuelles. Dans toute la France, un grand nombre de médecins, de « propriétaires » et d’administrateurs entreprennent de dresser des descriptions météorologiques de leur localité [3]. Les résultats ont paru si intéressants que plusieurs membres de l’Académie des sciences - Borda, Laplace, Lavoisier et d’autres, moins connus - ont envisagé la création d’un réseau météorologique non seulement français, mais même européen et mondial, [4] afin de prévoir les tempêtes et d’en donner avis aux ports ou aux cultivateurs. Mais la tourmente révolutionnaire fait oublier la météorologie, avant que le développement technique et l’industrialisation du milieu du XIXe siècle, et particulièrement l'invention du télégraphe électrique (Samuel Morse et Alfred Vail, 1840), ne permettent de nouveaux progrès et ainsi rendre possible la réunion, presque en temps réel, des observations qui permirent d'établir de véritables prévisions de la situation météorologique, rendues d'autant plus nécessaires que la première vague de mondialisation des années 1850-1914 sous-tend des transformations radicales dans les modalités de production et de circulation des hommes, des marchandises et des informations, notamment météorologiques [5].

Même si Jean-Baptiste Lamarck publie, dès 1799, des Annuaires Météorologiques, il faut attendre la création, en 1852, de la Société météorologique de France - devenue Météo et Climat [6] - par Émilien Renou et Charles Sainte-Claire Deville pour que des articles scientifiques validés soient publiés régulièrement et que la météorologie retrouve le statut de science qu’elle avait perdu à la révolution française [Marie-Hélène PEPIN, chef du département Documentation, Météo-France]. La société savante est créée dans un contexte où la communauté savante officielle ne prend pas encore en charge l’organisation à grande échelle de l’observation météorologique. Mais la situation va changer progressivement au cours du second Empire, avec l’essor des activités météorologiques de l’Observatoire de Paris [7].

L'idée de créer un service météorologique puissant et efficace est alors dans l'air, mais c'est à l'astronome et mathématicien Urbain le Verrier, qui s’est rendu célèbre dans les années 1840 en découvrant une nouvelle planète du système solaire - Neptune -, et nouveau directeur de l'Observatoire astronomique de Paris, que revient le mérite de l'avoir fait aboutir. En effet, alors que la France, l'Angleterre, le Piémont et la Turquie sont engagés dans une guerre contre la Russie en Crimée, que les flottes alliées bloquent le port de Sébastopol où sont assiégés les Russes, le 14 novembre 1854, une très violente tempête cause la perte de trente-huit navires et de trois vaisseaux de guerre. Ce désastre est l'occasion rêvée pour Le Verrier de soumettre, à l'Empereur Napoléon III, son grand projet de météorologie télégraphique et de convaincre ce dernier de l'utilité de la création d'un service météorologique collectant des observations réalisées dans toute l'Europe et qui devrait, entre autres, permettre d'avertir les marins de l'arrivée des tempêtes. Il est généralement admis que cet événement est à l'origine du premier service météorologique français. Dans les années qui suivent, ce sont plusieurs dizaines de postes d’observation français et européens qui communiquent chaque matin leurs données à l’Observatoire. A partir de 1857, un Bulletin [météorologique] international est communiqué quotidiennement aux autorités ministérielles et à la presse [et] offrant ainsi un état précis et chiffré de la situation météorologique qui règne sur la France et sur tout le continent européen [8]. Mais c’est en 1863 que cette organisation commence à être mise à contribution dans le cadre d’un système opérationnel de prévision. Toutes les villes côtières reliées au télégraphe reçoivent des dépêches leur donnant une prévision des vents à 24 heures. Ces dépêches sont affichées sur les quais et dans des lieux de passage, elles sont reproduites dans la presse et communiquées aux autorités locales (maire, préfet, capitainerie). Ce système d’observation et de prévision du temps fonctionnera sans grande modification jusqu’en 1914. La même année, le bulletin est complété de la première représentation connue d’une dépression atmosphérique qui va alors se généraliser en météorologie, jusqu’à devenir l’outil central de ce champ scientifique à partir du siècle suivant. En outre, les cartes isobares se multiplient dans les journaux à partir de la seconde moitié des années 1870, rendant les dépressions familières aux yeux du public. À partir de 1864, Le Verrier met aussi sur pied un réseau d’observation climatologique implanté au sein des écoles normales d’instituteurs et soutenu par le ministre de l’Instruction publique Victor Duruy. Mais il faut attendre l’entre-deux-guerres pour assister à une évolution notable dans l'élaboration et la diffusion des annonces, avec l’essor de nouveaux outils (la radiotélégraphie ), de nouveaux besoins (l’aviation) et de nouvelles méthodes d’analyse (la théorie des fronts - rencontre entre une masse d'air froid et une masse d'air chaud). Malgré ces découvertes, les techniques de prévision ne connaissent une mutation radicale que dans les années 1960, avec l’essor des simulations numériques.

Précurseur de la climatologie urbaine, Renou souligne l'importance des trépidations dans la capitale ainsi que l'altération de la transparence de l'air et suggère la création d'un nouvel observatoire hors de Paris qui aboutira finalement à la création de celui de Montsouris au sein de la réplique du palais du Bardo de Tunis, reliquat de l'Exposition universelle de 1867.

Malgré cela, la France ne possédait alors que deux observatoires, celui de Paris et celui de Marseille, accusant ainsi un retard considérable en termes d'infrastructures par rapport à ses voisins, l'Angleterre notamment, qui en comptaient un très grand nombre. Aussi, plusieurs observatoires furent créés ou transformés entre 1873 et 1880 comme ce fut le cas pour « le laboratoire de recherches météorologiques précédemment installé à Choisy-le-Roi, [qui] a été transféré au parc de Saint-Maur [9], afin d'être dans une position qui permît de faire des observations aussi parfaites que possible. » - Laboratoire de recherches météorologiques du Parc de Saint-Maur, année 1873. Directeur : M.Renou.

Après la guerre franco-prussienne de 1870, Renou se voit confier la direction de l'Observatoire du Parc de Saint-Maur, alors rattaché à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes sous le nom de Laboratoire de Recherches Météorologiques.

« En 1876, comme les années précédentes, les observations ont été faites toutes les heures, de 4 heures du matin à 10 heures du soir. On a continué à noter deux fois par jour les températures de la Marne, en même temps que sa hauteur et sa transparence. [...] Les résumés de trois années d'observations seront donnés en 1877, en même temps que les comparaisons des chiffres thermométriques et barométriques avec ceux trouvés à l'Observatoire de Paris. Ces comparaisons ont surtout pour but de déterminer la température des différentes saisons sous le climat de Paris, indépendamment de l'influence perturbatrice de l'agglomération parisienne. Elles sont la suite d'observations poursuivies depuis vingt ans. » - Laboratoire de recherches météorologiques du Parc de Saint-Maur, année 1875. Directeur : M.Renou, Préparateur : M.Coeurdevache.

Lorsque Le Verrier meurt, en septembre 1877, le gouvernement de la Troisième République française choisit de s’aligner sur le modèle de ses voisins européens en substituant à l’Observatoire de Paris, une institution météorologique autonome - le Bureau Central Météorologique - lointain ancêtre de Météo-France - qui, jusqu’en 1914, assume le service public de prévision selon des modalités quasi-identiques à celles qui ont été instituées à l’origine, et dont le fondateur et premier directeur fut Eleuthère Mascart (1837-1908) - normalien et professeur au Collège de France - considéré comme le père de la physique du globe française mais également fondateur de l'École supérieure d'électricité (Supélec).

« En 1878, les observations ont été poursuivies sur le même modèle que les années précédentes; mais le 1er octobre, l'Observatoire du parc a acquis une importance nouvelle par la substitution de ses observations à celles de l'Observatoire de Paris, dans le Bulletin international. [...] M. Renou a présenté au congrès météorologique qui a tenu ses séances au palais du Trocadéro, au mois d'août, un travail résumant les observations de température faites au parc de Saint-Maur pendant cinq années, ainsi que des résumés de ses recherches depuis plus de vingt-cinq ans sur la détermination de la température de la campagne autour de Paris. [...] M. Renou a continué ses travaux personnels et publié un certain nombre dénotes ou mémoires, notamment sur l'été remarquablement froid de 1879, sur' les rapports de l'acide carbonique de l'air avec la végétation et enfin un mémoire sur la distribution des nuages à la surface du globe, principalement sur l'Europe. » - Laboratoire de recherches météorologiques du Parc de Saint-Maur, année 1877. Directeur : M.Renou, Préparateur : M.Coeurdevache.

Ancien élève de l'Ecole polytechnique (1832) puis du Corps des Mines, Chevalier de la Légion d’Honneur (1847) puis officier (1884), Officier de l’ordre des Palmes académiques (1873), membre honoraire de la Royal Meteorological Society à Londres (1875), et Officier de l'instruction publique (1893) - pour ne citer que quelques étapes d'une vie remarquable au service de la connaissance - Emilien Renou décède finalement en avril 1902, à l'âge de 87 ans, laissant derrière lui une œuvre considérable qui permit  à la météorologie de s'imposer comme un domaine scientifique à part entière, dédiée aux sciences de l'atmosphère, au climat et à d'autres domaines connexes, tels que l'océanographie ou la glaciologie. Initiateur d'une instrumentation de qualité, il fut également le précurseur de la climatologie urbaine au travers de son étude sur le climat de Paris publiée dès 1887.

Théodule Moureaux (1842-1919), qui dirigeait depuis 20 ans le service magnétique dans cet établissement, fut nommé à sa place l'année suivante. Au travers de son étude de l’électricité atmosphérique (1904), il permit à l'Observatoire d'étendre ses domaines de recherche non seulement à l’atmosphère, mais aussi à l’électricité et au magnétisme terrestre, en étant notamment à l'initiative, dès 1885, d'un réseaux de stations de mesure du champ magnétique qui déboucha sur la première carte des déclinaisons magnétiques (isogones) de la France, qui n'a pas considérablement changé depuis. Auparavant, en 1883, le gouvernement Français avait établi le premier observatoire magnétique permanent de France au sein du terrain de l'Observatoire du Parc de Saint-Maur à l'occasion des expéditions polaires internationales. Mais du fait de l’urbanisation croissante, et particulièrement de l'arrivée du tramway électrique, ce dernier sera finalement transféré en 1901 à 30 km à l’Est de Paris, au Val Joyeux, toujours en région parisienne, et en 1935 à sa localisation actuelle à Chambon la Forêt, environ 100 km au Sud de Paris, dans le Loiret. En 1924, l'Observatoire fut rattaché à l’Institut de physique du globe de Paris (IPGP), créé en 1921 par Charles Maurain et Edmond Rothé sous la forme d'un institut de l'Université de Paris - dissoute fin 1970 - puis de l'Université Paris-VI (Pierre et Marie Currie - UPMC) - membre fondateur du groupement d'établissements Sorbonne Universités -, avant de devenir un établissement autonome à part entière depuis 1990.

Mais en 2012, dans le cadre de la mise en place du Campus Spatial Paris Diderot - Rive Gauche, l'IPGP déménage ses activités ne concervant qu'une partie des locaux ainsi que les équipements qui ne peuvent être déplacés, à l'image des caves sismiques utilisées par le département des études spatiales et qui ont permis de tester le sismomètre SEIS en vue de la mission martienne InSight (Nasa). Par ailleurs, l'Observatoire se voit également dépourvu de permanents ce qui interroge sur l'avenir du site et sa vocation future pour laquelle nous espérons qu'elle puisse associer intelligemment l'héritage historique et patrimonial du site et une utilité moderne et adaptée aux enjeux environnementaux de notre siècle.


[1] Ce thermomètre était l’un de ceux offerts à la reine de Pologne en 1657 par le grand-duc de Toscane.

[2] Lionel Charles, Perspectives sur l'histoire de la météorologie et de la climatologie, In : Écologie & politique, 2006, pp. 36-52.

[3] Locher, Fabien. « Le rentier et le baromètre : météorologie « savante » et météorologie « profane » au xixe siècle », Ethnologie française, vol. vol. 39, no. 4, 2009, pp. 645-653.

[4] James Lequeux, Borda et Lavoisier, précurseurs de la météorologie moderne, article électronique, BibNum, décembre 2011.

[5] Locher, Fabien. « Les météores de la modernité : la dépression, le télégraphe et la prévision savante du temps (1850-1914) », Revue d’histoire moderne & contemporaine, vol. 56-4, no. 4, 2009, pp. 77-103.

[6] Météo et climat, Société française de la météorologie et du climat (SMF). 73 avenue de Paris, 94165 SAINT-MANDÉ cedex.

[7] En 1665 [sous le reigne de Louis XIV], le mathématicien astronome Auzout plaida en faveur de la création, près de Paris, d'un grand observatoire. Le roi se laissa convaincre et les plans du bâtiments furent demandés à Claude Perrault (Picon, 1988). Cassini, appelé à Paris par Colbert pour diriger l'Observatoire, arriva en France en 1669. La célèbre rotonde à toit mobile de l'édifice ne date que de 1854.

[8] A. Fierro, Histoire de la météorologie, Denoël, Paris, 1991.

[9] Ce n'est qu'en 1877 que l'actuel terrain de l'Observatoire de 3 ha fut acquis par l'Etat. Auparavant, ce dernier se situait dans le jardin maison d'Emilien Renou, située au 19 rue de la Tourelle.

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